Lettre ouverte à ceux qui se disent déçus de la politique

Corinne Leveleux-Teixeira au local de campagneComme c’est souvent le cas dans une démocratie moderne, 2014 est une année électorale.

Plus précisément, elle verra se succéder deux scrutins importants au niveau local (les municipales de mars) et au niveau national (les européennes de juin). Une sorte de routine, donc. Ces rendez-vous démocratiques à forts enjeux sont pourtant loin de susciter l’engouement que l’on serait en droit d’attendre, au regard des effets tangibles qu’ils auront sur notre vie quotidienne. Car le vote n’est pas un acte abstrait. Il produit des effets très concrets, qui se traduisent par plus ou moins de justice fiscale, plus ou moins de services publics, plus ou moins de développement économique et de solidarité sociale.

Pourquoi cette désaffection croissante face au vote ? Pourquoi cette désertion des  isoloirs ? A cause de la répétition trop fréquente des élections, qui provoquerait une forme de langueur démocratique, comme le soutiennent certains commentateurs ? Cela semble tout de même assez peu probable. Le vote est un acte simple. Il ne prend guère de temps et ne risque pas de susciter de lassitude par lui-même.

Peut-être est-ce le sens des élections qui nous échappe ? Nous ne comprenons pas bien à quoi elles servent, ni pour quoi l’on vote. Il est vrai que la complexité de notre système administratif et politique n’aide guère à la lisibilité de l’ensemble. Beaucoup de nos concitoyens confondent toujours le conseil général et le conseil régional. Quant aux « grandes régions » du scrutin européen, elles ne correspondent à aucune réalité vécue et à ce titre ne provoquent ni sentiment d’appartenance, ni prise de conscience d’un intérêt commun. De ce point de vue, il y a urgence, pour le législateur, à se pencher sur le découpage territorial de notre pays afin d’en proposer une  carte simplifiée, plus conforme aux besoins de notre époque.

Surtout, beaucoup de personnes se disent déçues par la politique et ses fausses promesses. Elles estiment qu’un monde les sépare de leurs élus, que ceux-ci forment un groupe à part, attaché à servir ses intérêts propres plus que l’intérêt général. Elles considèrent enfin que beaucoup d’élus, qui cumulent les mandats, ne sont pas représentatifs des réalités sociales et économiques de notre pays et de ses territoires. A quoi bon, dans ces conditions, se déplacer pour aller voter ? Rien ne changera. Les candidats d’hier trahiront leurs engagements passés et les nouveaux élus oublieront les simples citoyens qu’ils ont naguère été.

A y bien regarder, ce raisonnement est à la fois vrai et faux. Il est faux, parce que les élus appartiennent à la même humanité que les citoyens qui leur confient un mandat. Ils ne sont ni meilleurs ni pires. Leurs faiblesses sont les mêmes, tout comme leurs vertus sont comparables. D’ailleurs, beaucoup d’élus (une grande majorité) sont profondément dévoués à leur mandat, ne mesurant ni leur temps, ni leur énergie pour l’accomplir, enchainant les réunions publiques en soirée ou les inaugurations de salles polyvalentes le week end, sacrifiant à leur fonction d’élu une partie de leur travail et de leur vie de famille.

Pour autant, comme l’a écrit Montesquieu, « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Au fil du temps et des mandats, les résistances morales peuvent s’estomper, la rigueur s’amollir, la vertu civique s’étioler. Les élus, une fois installés en responsabilité, peuvent perdre de vue ce pourquoi ils ont été désignés. Ce risque est réel. C’est pourquoi il est important de s’en prémunir, en construisant des garde-fous et des contrepouvoirs susceptibles de prévenir les dérives ou de les corriger, lorsqu’elles ont lieu.

Plusieurs dispositifs sont dores et déjà possibles et souhaitables :

  1. le non-cumul des mandats, entendu à la fois dans les fonctions (pas de cumul entre un mandat national et un mandat local) et dans le temps (pas plus de deux mandats consécutifs en responsabilité). Ce dernier point est essentiel si l’on souhaite rénover la démocratie et assurer un renouvellement régulier des élus. D’ailleurs, force est de constater, à l’âge d’internet et des transformations accélérées en matière sociale, intellectuelle, économique, qu’une trop longue durée d’exercice des mêmes responsabilités peut brider les capacités d’innovation ou d’imagination. Autant, donc, accompagner cette accélération des mutations de notre temps en favorisant les passages de relais entre générations d’élus.
  2. L’obligation, pour les élus en charge, de rendre régulièrement compte de leur mandat, en exposant l’avancement de leurs engagements de campagne à l’aide d’indicateurs simples et objectifs ;
  3. La consultation régulière des citoyens sur les projets qui les concernent au premier chef, en veillant à ce que cette consultation soit éclairée par des informations pertinentes (sur les coûts, les incidences environnementales, les éventuelles nuisances, etc.), et qu’elle ait lieu suffisamment en amont pour pouvoir peser sur les décisions.

D’autre part, j’ai la conviction que si nous souhaitons rénover notre chère vieille démocratie, issue de l’héritage des Lumières, c’est par le niveau local que nous devrions commencer. Pourquoi ? Parce qu’il est celui qui est le plus proche des préoccupations concrètes des citoyens et donc le mieux à même de les mobiliser, voire de les inciter à s’engager plus avant.

C’est là aussi, sans doute, qu’il est le moins difficile de restaurer la confiance entre les élus et les électeurs. La confiance. Le mot est lâché, et c’est un mot important. La confiance est la vie même de la démocratie représentative. Sans elle, rien n’est possible. Lien fragile et précieux, c’est grâce à elle que l’on prête une attention bienveillante à la parole de l’autre ; c’est parce qu’elle existe que l’on ne rejette pas d’emblée tout discours public. La confiance est le ciment nécessaire de tout pacte politique, de tout contrat social, de toute volonté de faire société. Qu’elle vienne à disparaître, et c’est la guerre de tous contre tous, la dissolution des relations sociales, l’impossibilité même de tout échange économique comme symbolique.

Restaurer la confiance, cela suppose bien sûr des efforts de la part des candidats : Proposer un programme de mandature ne comportant que des engagements limités en nombre, avec un chiffrage financier réaliste et un calendrier d’exécution crédible ; s’engager clairement pour le non cumul des mandats; accepter de rendre compte de son action et éventuellement reconnaître que l’on s’est trompé ; ne pas s’enfermer dans des certitudes toute faites.

Cela suppose aussi, de la part des citoyens, de prendre le risque du suffrage universel, d’oser le vote, de refuser le repli sur soi. L’indifférence, l’abstention, sont les cancers de notre démocratie. Si les citoyens se détournent des urnes, quelles exigences pourront-ils faire valoir auprès des mandataires qu’ils n’auront pas contribué à désigner? Si l’on n’attend plus rien des politiques, au nom de quoi les censurerait-on ? Un bulletin de vote n’est pas un chèque en blanc. C’est le début d’un dialogue politique. C’est l’expression d’une exigence civique forte. C’est une demande de prise en considération.

Aux citoyens de la formuler. Aux élus de l’entendre. Et de l’honorer.

Il en va de la survie même de notre pacte républicain.

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5 réponses à Lettre ouverte à ceux qui se disent déçus de la politique

  1. Anne Lavigne dit :

    Corinne, j’aimerais tellement croire à tout ce que tu écris. Et j’y souscris, et bien sûr je voterai dans ma commune, et aux élections européennes. Juste après t’avoir lu, je lis ceci : http://www.huffingtonpost.fr/esther-benbassa/politique-majorite-senat_b_4587085.html?utm_hp_ref=france
    et là, je doute…

  2. Anne Lavigne dit :

    Oups… t’avoir luE

  3. JFMEZIERES dit :

    Merci pour cette réflexion encourageante et optimiste . Je crains que nous vivions un syndrome bien français de maladie du corps politique et social . Les certitudes et l’arrogance d’une gauche bien pensante y contribuent largement et n’ont rien à envier au mépris de la droite. La société s’est profondément transformée depuis 25 ans, les plus faibles et opprimés ne se retrouvent plus que dans Front national, et le débat politique survit sur les mêmes certitudes et les mêmes fondamentaux. A croire qu’obsédés<par la lutte des places, l'immense majorité des acteurs politiques s'est coupée de toute analyse et réflexuin… C'est tellement plus simple d'émarger sans réfléchir. Misère de la politique et politique de la misère… Tout cela finira mal, c'est hélas nécessaire.

  4. Jean du MoDem dit :

    La commission relative à la féminisation des noms de métier mise en place en 1984 sous l’impulsion de la ministre des droits de la femme, Madame Yvette Roudy, n’avait d’autre but que de mettre fin à l « invisibilité linguistique des femmes » (Anne-Marie Houdebine)
    « Oups… t’avoir luE ». Avec un E majuscule, la visibilité linguistique des femmes s’oppose au langage épicène: Madame lE Maire.

  5. Jean du MoDem dit :

    Madame le…, est le livre de Françoise Gaspard, ancienne maire de Dreux.
    Commençant ma carrière professionnelle à Dreux, j’ai eu la surprise d’assister à une séance délocalisée du conseil municipal de Dreux dans les locaux de l’école maternelle de mon quartier, Les Bâtes.
    École ouverte, sans barrière. Hélas! le vandalisme a obligé Mme le Maire de la clôturer.
    Il se trouve que Françoise Gaspard est aussi agrégée d’Histoire…
    Ce livre est disponible à la médiathèque d’Orléans, il raconte évidemment sa conquête municipale.

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