Avis sur la ZAC Carmes MAdeleine, présenté aux commissaires enquêteurs

Messieurs les commissaires enquêteurs,

 

Le dossier soumis à enquête publique dans le cadre du projet de ZAC Carmes Madeleine appelle de ma part les observations suivantes.

1) Concernant lopportunité dune nouvelle enquête publique. La notice explicative s’efforce tant bien que mal de la justifier (p. 4), mais ne montre nullement en quoi nous avons affaire à un nouveau projet. Mieux même,  de l’aveu des auteurs de cette notice, la seconde enquête publique a surtout eu pour objet d’apporter des études supplémentaires à l’appui des partis-pris urbains défendus par la mairie. Pour le reste ni les contours de la ZAC, ni les fonctionnalité initialement assignées au projet, ni même la justification de celui-ci n’ont changé. En l’absence de modification substantielle du dossier on doit donc se demander si, loin d’être en présence d’une nouvelle procédure répondant à des besoins effectivement nouveaux, nous n’assistons pas à une session de rattrapage sensée permettre à la municipalité de sauver un projet mal ficelé dont elle a fait l’un des symboles de son mandat.

 

2) Sur l’économie générale du projet, il convient en premier lieu de saluer l’existence d’une volonté municipale de renouveau dans un quartier laissé à l’abandon depuis des décennies, quelles qu’aient été les sensibilités politiques des équipes en place. L’outil proposé (une ZAC), ainsi que le concessionnaire choisi (la Semdo, dont le savoir faire en matière d’aménagement est bien établi) sont des gages de réussite de cette volonté politique. Pour autant, louable dans son principe, la ZAC n’échappe pas à tout reproche dans le concret de sa définition.

a) Le périmètre retenu est curieux. Au Nord, il exclut assez inexplicablement la rue Porte Saint Jean, qui s’inscrit pourtant dans la même dynamique urbaine que la rue Porte Madeleine qui est, elle, intégrée à la ZAC. A l’est, il ignore le boulevard Jean Jaurès, alors que celui-ci constitue aujourd’hui une coupure avec le faubourg Madeleine, coupure dont la suppression aurait pu  constituer l’un des objectifs de la ZAC à l’échelle de la ville. Au Sud, enfin, on s’explique mal pourquoi la ville se prive d’une réflexion sur la jonction rue des carmes/Loire. En clair, dans sa configuration actuelle, cette ZAC semble mal dimensionnée, et en tout état de cause peu en mesure de répondre aux enjeux urbains considérables du secteur.

 

b) Telle qu’elle est pensée, la ZAC juxtapose deux secteurs dont le traitement est extrêmement contrasté. A l’ouest, l’emprise de l’actuel hôpital Madeleine est évoquée avec ferveur comme une chance pour la ville, mais comporte surtout l’affirmation un peu incantatoire de sa future vocation universitaire. Le dossier indique la venue de commerces, d’activités tertiaires et de commerces, le désenclavement du site et c’est à peu près tout. Pour le reste, le lecteur est abandonné à un flou artistique. Certains documents indiquent pourtant la venue de « 2000 étudiants » sur ce secteur, sans que l’on sache d’où est tiré ce chiffre ni quels types d’établissements seront sollicités. A ce jour, si l’université a bien indiqué qu’elle n’était pas hostile à une implantation sur le site Madeleine, elle a également précisé que celle-ci ne pouvait se faire au détriment du site de la Source, par le démembrement de l’existant. On aimerait également en savoir plus sur les équipements publics (hors enseignement supérieur) qui sont projetés dans cette partie de la ZAC.

A l’inverse, la rue des Carmes bénéficie d’un luxe d’études et de précisions. Son devenir n’est toutefois abordé que sous un seul angle : celui de la destruction de sa partie sud sur une centaine de mètres. Or, on aurait aimé que, dans l’esprit d’une vraie consultation démocratique, l’hypothèse envisagée du bout des lèvres (celle du « scenario 3 ») soit vraiment prise au sérieux et présentée au public comme une alternative crédible au projet d’alignement. Cela aurait donné plus de poids aux études présentées, dont il apparaît clairement, à leur lecture,  qu’elles n’ont été réalisées que dans le but de conforter rhétoriquement  et a posteriori la commande du donneur d’ordre, la mairie d’Orléans.

 

3) sur la rue des Carmes. Il s’agit là du principal point de crispation du dossier. Un point de crispation qui aurait pu aisément être levé par une approche ouverte et non partisane des choses, en lien avec les autorités compétentes en matière de protection du patrimoine et dans le souci de mener à bien une véritable réflexion urbaine. Schématiquement, 5 arguments peuvent être développées en faveur de la préservation de la rue dans son gabarit actuel, ce qui n’exclut d’ailleurs pas l’hypothèse d’interventions ponctuelles, dans le respect du règlement de la ZPPAUP, qui s’impose à la ville et qu’elle a d’ailleurs elle même voulu.

 

a) un argument financier. Il est de taille, surtout en cette période de crise et de misère sociale. Le coût de l’alignement est en effet très supérieur à celui d’un traitement qualitatif et patrimonial du bâti existant, dans l’esprit de ce qui a été réalisé dans le secteur Bourgogne, avec le concours des habitants. Ainsi, l’évaluation des Domaines fixe à pas moins de 17 millions d’euros ( !!!!) le seul cout d’acquisition des logements et des commerces rue des Carmes. A cela s’ajoutent les dépenses de destruction et de reconstruction de la partie sud de la rue. Au total, l’opération alignement reviendrait à environ 35 millions d’euros pour la collectivité.

 

b) un argument patrimonial. La destruction de la partie Sud de la rue des Carmes porterait un coup terrible à un tissu urbain ancien protégé dans son ensemble par la ZPPAUP. Sans même évoquer ici le tour de passe-passe auquel s’est livré la ville d’Orléans, en « déqualifiant » le n°45 de la rue des Carmes, pourtant repéré comme « bâti remarquable » par le cabinet Blanc Duché (cf. le courrier que je  vous ai adressé sur ce point le 5 décembre dernier), il n’est que de souligner les indications convergentes fournies par une inspection du directeur du patrimoine au ministère de la culture (M. Ph. Belaval), l’avis rendu par la CRPS le 19 octobre dernier et les prises de position des principales associations nationales de défense du patrimoine. Alors que la ville d’Orléans a reçu il y a peu le label « ville d’art et d’histoire » et qu’elle a tant souffert, par le passé, des destructions conjuguées de la guerre et d’un urbanisme sauvage, il serait incompréhensible qu’elle se lance dans une opération de destruction patrimoniale  unique en France à l’heure actuelle. Ajoutons que la venue prochaine d’établissements d’enseignement supérieur constitue un argument supplémentaire pour la préservation d’un bâti ancien, qui viendrait rappeler aux étudiants les continuités qui les lient à leurs prédécesseurs et l’ancienneté d’une tradition universitaire prestigieuse. Une ville comme Poitiers, qui compte moins d’habitants (90 000) qu’Orléans, mais beaucoup plus d’étudiants (27 000), l’a parfaitement compris, qui a fait le choix de localiser un grand nombre de ses implantations universitaires au sein d’édifices pluriséculaires.

 

c) un argument social, la préservation d’une mixité plutôt réussie. Dans sa configuration actuelle, la rue des Carmes, qui constitue l’axe principal du quartier le plus dense d’Orléans, réunit des populations d’origines très diverses, tant par leurs  origines culturelles ou ethniques que par leurs niveaux économiques ou leur stratification sociale. La sociabilité y est vive, s’épanouissant dans l’espace public comme dans peu d’autres quartiers à Orléans, et donnant à ce secteur une forte identité, à laquelle ses habitants sont particulièrement attachés. Pour sa part, le projet municipal d’alignement fait naître un risque d’uniformisation sociale et d’exclusion des populations étrangères ou des ménages modestes en périphérie. Le vivre ensemble se transformerait alors en un entre soi qui affadirait singulièrement l’ambiance de notre ville.

 

d) un argument commercial. Dans sa configuration actuelle, la rue des Carmes, loin d’être un désert, constitue au contraire l’une des artères les plus commerçantes de la ville. Pratiquement tous les types d’offres commerciales (du bazar au marchand de pianos) ou de services (du tatoueur au banquier) et toutes les gammes de prix y sont représentés, et y rencontrent une clientèle nombreuse, qui vient parfois de fort loin pour s’approvisionner (notamment chez Mistigriff et à la pharmacie des Carmes, qui drainent des chalands de tout le département). En outre, fait remarquable dans une ville qui, comme beaucoup d’autres, à été touchée par les phénomènes de franchises et de standardisation de l’offre, les commerces de la rue des Carmes sont pour la plupart des créations originales, portées par des initiatives locales, et répondant fort bien à l’attente de proximité exprimée par nos concitoyens.

Par ailleurs, le modèle économique dont procèdent les études commerciales  sensées valider l’hypothèse d’un élargissement de la rue des Carmes a fait, à Orléans même, la démonstration de sa faible efficacité. Au cœur de la ZAC des Halles, la rue des Halles, qui peut être considérée comme une rue des Carmes en réduction, a subi un arasement total de son bâti pour faire place nette à de grandes et moyennes surfaces commerciales, soi-disant plus attractives. Lancée à sons de trompes et cris publics il y a près de 7 ans, cette opération n’a toujours pas abouti, ayant subi de grands retards du fait du désintérêt des investisseurs. Les bâtiments commerciaux n’y sont toujours pas construits à ce jour. Il n’apparaît donc pas opportun de renouveler rue des Carmes une opération qui n’a pas convaincu rue des Halles.

Enfin si le souhait de la ville est bien d’implanter rue des Carmes une puissante « locomotive commerciale », elle a tout loisir de le faire en tirant parti du site de l’actuel Hôpital Madeleine, dont la partie Est est d’ores et déjà partiellement affectée à des usages commerciaux. La hauteur des bâtiments, la qualité générale de l’ensemble, la proximité immédiate de la station de tramway Croix Morin sont autant d’éléments de nature à séduire des investisseurs et à garantir une réelle dynamisation de l’offre commerciale en centre ville. L’amélioration qualitative et quantitative de la commercialité dans ce secteur passe donc non par l’élargissement de la rue des Carmes mais bien par l’opportunité unique offerte par le départ de l’Hôpital Madeleine.

 

e) la question des circulations. La mairie en fait son ultima ratio, l’argument massue sensé justifier à lui seul la destruction de la partie sud de la rue des Carmes. Deux éléments sont particulièrement soulignés dans ce cadre (étude Egis mobilité):

– l’augmentation considérable des flux piétonniers, soi-disant peu compatible avec une largeur jugée insuffisante des trottoirs (2,60m).

– des conflits d’usage avec les vélos.

Le second point (les conflits d’usage avec les vélos) peut aisément être levé, puisque la rue des Carmes (à la demande de ses habitants et conformément à une recommandation de la première enquête publique) a été déclarée zone piétonne.   Or, le CERTU (centre d’étude et de recherche sur les réseaux, les transports et les constructions publiques), dépendant du ministère de l’écologie, de l’énergie et du développement durable, a clairement précisé les possibilités et les contraintes d’usage liées aux différentes qualifications de l’espace urbain. S’agissant des aires piétonnes, il indique ainsi que « si les cyclistes peuvent y circuler, ils doivent cependant s’y déplacer au pas et céder la place aux piétons. »

On doit en outre observer que si la question du vélo semble avoir beaucoup préoccupé la ville pour la rue des Carmes, elle n’a pas eu le même souci dans les autres artères de la cité, où les itinéraires cyclables apparaissent erratiques et discontinus, dans les rares cas où ils existent. Ainsi, les cyclistes qui emprunteront la rue des Carmes devront bien venir de quelque part. Or, alors même que la rue Jeanne d’Arc et la place de Gaulle viennent d’être refaites, en liaison avec les travaux du tramway, personne n’a jugé nécessaire d’y insérer une piste cyclable. On comprend donc mal pourquoi la question des conflits d’usage avec les piétons, les voitures (à double sens) et le tram est négligée rue Jeanne d’Arc alors qu’elle risque de s’y poser avec acuité, compte tenu de sa fréquentation et de la présence de jeunes enfants (une école primaire + proximité immédiate du conservatoire de musique), et pourquoi elle est apparaît si préoccupante dans une rue des Carmes devenue entièrement piétonne.

Les flux piétonniers constituent l’autre volet de l’argumentation, et relèvent d’une logique tout aussi spécieuse. Les trottoirs ne seraient pas assez larges pour accueillir les centaines de nouveaux piétons qui ne manqueront pas d’emprunter la rue des Carmes. Glissons d’abord très vite sur une contradiction interne à la démonstration de la mairie, qui justifie l’alignement à la fois par l’exigence d’une commercialité à renforcer et par le développement de la fréquentation de la rue liée aux commerces. En effet, de deux choses l’une : ou la rue des Carmes est commercialement moribonde dans son gabarit actuel, et alors, elle ne risque pas d’être submergée par le flot des chalands. Ou alors son dynamisme commercial est avéré, entraînant les allers et venues incessantes des consommateurs et il n’est point besoin de  l’aligner pour doper le commerce.

Quant à l’hypothèse de la fréquentation étudiante, pour le coup, elle est nettement surévaluée. En premier lieu, parce que les flux d’étudiants et d’enseignants sont diffus et échelonnés, et ne répondent guère au schéma des heures de pointe qui génèrent de l’engorgement  le matin et le soir, tous les jours de la semaine. En second lieu, parce qu’on fait mine de considérer que tous les usagers emprunteront la rue des Carmes pour accéder au site de l’actuel Hôpital Madeleine, alors que la mairie nous indique par ailleurs sa volonté de « l’ouvrir largement » sur la ville. Or, s’agissant des étudiants et des enseignants, il ne fait guère de doute qu’ils seront nombreux à se rendre sur place en empruntant le tramway (à l’arrêt Croix Morin) – donc sans forcément circuler comme piéton rue des Carmes – quand ils n’utiliseront pas tout bonnement leur véhicule et l’accès par le boulevard Jaurès.

En outre, et cela justifierait l’inclusion de la partie sud du quartier dans le périmètre de la ZAC, il ne faut pas négliger les cheminements piétons en provenance et à destination des quais de Loire. Tout porte à penser en effet que ces quais seront à terme un pôle d’attraction majeur dans le cadre d’une revalorisation qualitative de toute la partie ouest de l’intra mail. Dans ce contexte, on imagine très bien les étudiants quittant leurs salles de classe pour aller flâner, à l’heure du repas, sur des terrasses de cafés et des restaurants en bord de Loire, dont on attend avec impatience l’implantation.

Enfin, détruire, sur 100 mètres de long et près de 40 mètres de profondeur, un front bâti ancien et cohérent, comportant deux immeubles proposés à l’inventaire supplémentaire MH, pour permettre à des piétons de passer dans une rue qui fait déjà 12 mètres de large, ce n’est pas très sérieux.

A titre de comparaison, j’ai pris quelques clichés (joints à cet argumentaire) de la rue Vital-Carles à Bordeaux. Cette artère, située entre le très commerçant cours de l’intendance et la place Pey Berland, où se trouve la cathédrale Saint André et le palais Rohan (siège de l’Hôtel de Ville), présente un gabarit (11,50m) et une longueur comparable à ceux de la rue des Carmes (elle est même un peu plus petite). La municipalité de Bordeaux n’a pourtant pas hésité à y implanter deux arrêts de tram. La circulation piétonne et cycliste y est importante (lieu de passage obligé entre deux zones très attractives de la ville, présence de l’immense librairie Mollat), mais n’occasionne pas de conflits d’usages. Bien évidemment, la qualité du bâti (plus récent que celui de la rue des Carmes) contribue à donner un caractère très urbain et très élégant à ce segment de tracé du tram. Souhaitons qu’il en soit bientôt de même rue des Carmes.

Ajoutons, pour finir, que la municipalité d’Orléans, si pointilleuse sur la largeur de l’espace public rue des Carmes, n’a pas eu, ailleurs, les mêmes scrupules. Rue du faubourg Madeleine, un axe pourtant très passant lui aussi, certains trottoirs (côté sud), refaits dans le cadre des travaux du tram, ont une largeur de moins de deux mètres. Pire encore. En face du numéro 33bis, un poteau mal placé ne réserve aux piétons qu’un passage de 90 cm, qui constitue un véritable scandale, tout particulièrement pour les personnes à mobilité réduite. Rappelons que rue des Carmes, la largeur de trottoirs, dans sa configuration actuelle, est de 2,60m, ce qui permet un cheminement tout à fait confortable.

Voici les quelques observations que je tenais à porter à votre connaissance et que je puis résumer de la manière suivante : si l’aménagement d’une ZAC Carmes-Madeleine, avec un périmètre plus important, est bien d’intérêt public, l’alignement de la rue des Carmes ne répond, quant à lui, à aucun des critères de l’intérêt général. Il représente même une moins value pour le projet qu’il affadit et banalise. Dans la mesure où cette opération ne constitue pas un élément substantiel du projet d’aménagement urbain d’ensemble, il paraît opportun de l’en retirer et de lui substituer une proposition de traitement patrimonial de la rue des Carmes.

Fait à Orléans le 16 décembre 2011

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