Marketing réglementaire

La presse locale et nationale s’en est déjà largement fait l’écho. La ville d’Orléans vient de se doter d’une nouvelle et imparable arme réglementaire dans un arsenal déjà bien fourni : la toute pimpante « charte du mariage réussi ».

Après la charte des cantines scolaires, la charte de l’arbre en ville, la charte de l’éclairage des commerces, la majorité municipale vient donc de produire un texte d’une rare intensité conceptuelle et d’une portée sociale considérable. Pour réussir son mariage, rien de plus simple : il suffit de signer ce papier (avec le stylo offert par la ville) et hop ! « tout devient possible ».

Mais attention, cette signature n’est pas un acte anodin. Si elle garantit un mariage heureux, elle confère aussi de lourdes obligations. Dorénavant, non seulement les futurs époux se devront mutuellement « fidélité, secours et assistance », comme au bon vieux temps du Code civil, mais ils devront aussi veiller au bon ordonnancement de leurs troupes invités, afin que ces trublions virtuels, sauvageons, personnes ne manifestent pas trop bruyamment leur joie. Après avoir organisé leur cérémonie, loué la salle,  envoyé les invitations, réconcilié les familles, négocié avec le traiteur, choisi le costume et la robe, re-réconcilié les familles, acheté les fleurs, chapitré les enfants d’honneur, réservé le DJ, après s’être fait manucurés, coiffés, maquillés, pommadés, massés, que sais-je encore, les deux promis sont priés de cadrer leurs parents et de responsabiliser leurs amis, quitte à se muer en agents de maintien de l’ordre si nécessaire : « Mémé, arrête avec tes bêtises, on va se faire disputer! » « Robert, range ce sac de riz tout de suite, on n’a pas le droit ! » Touchant spectacle que ces mariés au pas de l’oie. Magnifique composition que leurs invités au garde à vous. On en redemande! De l’ordre, enfin!  Et pourquoi pas des uniformes, aussi? La cour de l’hôtel Groslot transformée demain en caserne. Chiche!

Grâce à cette nouvelle et rayonnante idée, à Orléans, le mariage cesse d’être une fête pour devenir un cours de maintien. Plus de riz, plus de cotillon, plus de cris, d’applaudissements, de klaxons. C’est tout juste si les cloches des églises peuvent encore continuer à sonner. Une noce, oui. Mais silencieuse. Des épousailles, certes, mais discrètes. De l’émotion, d’accord, mais contenue. Et la ville, muette, pourra dormir de son sommeil tranquille.

Qui a dit qu’il s’agissait d’une capitale régionale?

Outre le caractère grotesque de cette réglementation, absurdement tatillonne, et totalement inapplicable (va-t-on empêcher les gens bruyants de se marier? Va-t-on mettre à l’amende les joueurs d’instruments, à deux pas du conservatoire?), ce texte pose plusieurs problèmes.

D’abord, il est parfaitement sournois et hypocrite. Il est clair en effet que tous les mariages ne sont pas également visés. Les principaux concernés sont « ceux qui posent problème ». Les mariages les plus colorés, les plus expansifs, les plus bruyants, bref, les plus exotiques. Ou les moins catholiques?

Ensuite, il s’agit d’une gesticulation médiatique qui relève de la communication marketing plus que du travail municipal sérieux. Prenons un seul exemple. Certains passagers de voitures, particulièrement excités par la noce, ou déjà éméchés par l’absorption de substances diverses, se penchent régulièrement hors de la fenêtre de leur véhicule en hurlant et/ou en agitant des drapeaux, vêtements, tissus flottants au vent. Ce faisant, ils se mettent évidemment en danger tout en faisant courir des risques aux autres usagers de la route. Ce comportement est parfaitement répréhensible. Mais pour le sanctionner, rien ne vaut le bon vieux code de la route. Point n’est besoin d’une charte des mariages, fussent-ils réussis. Idem pour les troubles au voisinage, les bagarres, et autres excès. Sur un strict plan juridique, la charte n’apporte donc rien. Elle n’a d’ailleurs aucune valeur contraignante. Il n’est pas certain qu’elle ait beaucoup de sens pédagogique non plus, tant elle est aux antipodes des attentes de tous ceux et celles qui viennent se marier et vivre, ensemble, « le plus beau jour de leur vie ». Dans le contexte festif du mariage, elle est pur tout dire inaudible.

Enfin, ce texte lamentable traduit la volonté malsaine de tout réglementer, même la sphère privée, même les comportements sociaux les plus anodins. C’est inquiétant. D’autant que ce désir de toute puissance réglementaire se double d’un fantasme de la ville parfaite, sans bruit, sans désordre, sans trace, sans vie. Une ville sans habitant en fait.

Espérons donc que Serge Grouard aura la sagesse de retirer très vite un texte inutile qui stigmatise sans apaiser et dénonce sans expliquer.

Et réjouissons nous pour la majorité : le ridicule ne tue pas !

Dernière nouvelle : Après Libé, Elle, RTL, le Grand Journal de Canal Plus, par la voix de Jean Michel Apathie, ricane à son tour sur la charte du maraige réussi (http://www.twitvid.com/SS4AH). Pour du rayonnement, c’est du rayonnement…

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10 réponses à Marketing réglementaire

  1. Révolte dit :

    Oh Corinne, un peu d’eau dans ton vin, « les appareils photo sont tolérés » !!!! Un grand merci.

  2. Ping : La ville donne une bien mauvaise image d’elle-même | Un air de campagne

  3. Tryphon dit :

    Avant que de voir cette belle image de Geluck, je rappelais chez un de vos confrères qu’au moins la municipalité sait appeler un chat un chat !
    http://placedelarepublique.wordpress.com/2011/06/15/mariage-orleans-charte/#comment-5144

  4. Fansolo dit :

    Le Chêne n’a pas encore interdit le lancer de glands…

  5. conservateur... dit :

    Je ne serai pas aussi ironique ou sévère que vous sur ce sujet, car pour avoir certains samedis assistés à des rodéos sur le boulevard, avec des départs fulgurants, des arrêts non moins brutaux alors que des jeunes assis sur les portières risquaient de passer par dessus bord ; car pour avoir été invité à un mariage où il était littéralement impossible d’entendre le discours de l’adjoint de service, qu’il fallait bien tenter de faire en sorte que tous les mariés bénéficient de l’instant heureux qui réunit les tourterelles, leurs familles et leurs amis. Certes, loin de moi l’idée d’empêcher les gens se réjouir, surtout en ces moments qui permettent d’oublier – un peu – la morosité dans laquelle la politique gouvernementale actuelle les enfonce de jour en jour. Mais, en démocratie bien partagée, je suis de ceux qui ont lu la déclaration de 1789, qui rappelle que la liberté des uns finit là où commence celle des autres…
    Que l’arrêté municipal visé amuse la presse, quoi de plus normal, ou permette à l’opposition, car c’est son rôle, de s’exprimer sur ce sujet, qui au bout du compte dépasse tous les clivages droite- gauche ? Que la communication municipale ait été mise en défaut, qui ne saurait s’en étonner quand on sait combien l’autisme n’a cessé de croître dans la majorité depuis sa réélection, ne laissant guère aux quelques fonctionnaires municipaux responsables ( si ! si ! il y en a…) le loisir d’exercer leur esprit parfois critique ? Certes, c’est le maire qui a signé, mais il faut bien dire que dans cette affaire il s’est donné des verges pour se faire battre et qu’il a été bien mal conseillé : car a-t-on besoin d’une charte pour obtenir une bonne conduite ? Une demande formulée courtoisement a toutes les chances d’être entendue. Quant aux rodéos sur la voie publique, la police a normalement les moyens d’agir. Et, pour finir sur la dangerosité de l’escalier, il n’y a pas que les grains de riz, mais aussi les lampes qui éblouissent, le soir venu, les participants aux diverses cérémonies…

  6. Tryphon dit :

    Bon ! Sans grand rapport avec le propos, et juste pour vous embêter et vous inciter à communiquer sur le sujet :

    Face à l’ARENA que propose le PS à Orléans en terme de rayonnement ? ☢

    Je suis sûr que vous voyez de quoi je parle, et m’éviterez après-demain d’évoquer le râteau…
    :-)

  7. Jean du MoDem dit :

    Ne pas penser que le dessin du Chat soit une simple illustration du texte.
    Monsieur, devenu un Conseiller général suppléant d’une azeroliste (EE-Les Verts), a épousé une végétarienne.
    Végétarienne non pas dans la pratique, mais dans l’esprit de ses recherches universitaires sur les vestales qui étaient végétariennes.
    À cette époque, il n’y avait pas de riz OGM mais du riz cultivé avec des engrais chimiques.

  8. Miguel dit :

    Jean, je doute que les vestales de la Rome Antique aient utilisé beaucoup d’engrais chimiques…

    Ceci dit, les vestales étaient chastes, ce qui plairait à notre municipalité car qui dit chasteté dit célibat, moins de mariages, et donc moins de riz !!!

  9. Tryphon dit :

    Plus on est de fous, moins ‘y a de riz.

  10. Jean dit :

    À cette époque, j’ai oublié de préciser qu’il s’agissait de l’époque de votre mariage.
    Pour plus de renseignements sur les vestales:
    http://www.amazon.fr/pr%C3%AAtresses-d%C3%A9chues-IIe-d%C3%A9but-approfondies-dhistoire/dp/2275002162

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