Hommage à Jean Zay (6 août 1904-20 juin 1944)

Texte lu au grand cimetière d’Orléans, pour la cérémonie commémorant la mort de Jean Zay, au nom du président de région, François Bonneau.

Il y a deux jours, nous commémorions ensemble l’appel du 18 juin 1940, appel à la résistance et à la poursuite des combats contre l’Allemagne nazie. Aujourd’hui, nous faisons mémoire de la fin ignominieuse de l’un des plus grands serviteurs de la République, patriote exemplaire, résistant, assassiné par des miliciens français au cours d’un faux transfert organisé depuis sa cellule de Riom jusqu’à celle de Melun. Son corps, jeté dans un fossé, ne sera découvert que deux ans plus tard.

Cruel raccourci des dates qui rapproche, dans une même actualité, ce que l’esprit public et le sens du devoir peuvent produire de meilleur, et ce que la haine, la lâcheté et la bêtise peuvent générer de pire.

Cette fin tragique fait de Jean Zay un martyr de la République, lui qui en était déjà un symbole. Avocat brillant, homme de plume talentueux, il devient député radical du Loiret à 27 ans, en 1932, et, à seulement 31 ans, le ministre de l’éducation nationale du Front Populaire, un poste qu’il marqua d’une empreinte durable, en jetant les bases d’institutions qui prendront leur plein essor après la guerre (l’ENA, le CNRS, le festival de Cannes). Symbole d’une réussite exceptionnelle, Jean Zay avait aussi cristallisé sur sa personne bien des haines françaises de l’entre deux guerres : protestant par sa mère, d’origine juive par son père, franc-maçon, fervent républicain, défenseur du parlementarisme, ministre du front populaire, il fut aussi le premier homme politique  condamné par le régime de Vichy en octobre 1940, le lendemain de la signature par Pétain de la première loi anti-juive, à une peine de déportation à vie qui rappelle irrésistiblement celle qui frappa le capitaine Dreyfus en 1894. « Antisémitisme, antimaçonnisme, antiparlementarisme, Jean Zay réunit toutes les facettes des détestations de l’extrême droite, et coagule toutes les idées antirépublicaines. D’ailleurs, contrairement à Mandel et à Blum, les Allemands n’ont aucune part dans son arrestation ni dans son exécution. » (O. Loubès)

Pourtant, malgré la brièveté de sa carrière, l’œuvre de Jean Zay est immense. Comme l’écrit l’historien Olivier Loubes, « l’action du ministre du Front populaire est à la démocratisation du système scolaire français ce que l’action de Jules Ferry est à sa démocratisation. L’un fonde la politique laïque de la citoyenneté, l’autre synthétise de façon pionnière l’exigence d’égalité méritocratique née au lendemain de la première guerre mondiale, qui aboutit à unifier l’enseignement. Nombre de traits fondateurs que l’on attribue à « l’école de Ferry » sont en effet redevables aux décisions de ces années trente et notre école démocratique moderne, celle qui place le peuple au cœur d’un système unifié d’enseignement, celle qui peine à se redéfinir actuellement, est née dans ce que l’on peut à bon droit nommer le « moment Jean Zay ».

Toute l’action de Jean Zay consista ainsi à faire le pari de l’intelligence collective et de la diffusion des Lumières. Comme le souligne Antoine Prost, « Pour Jean Zay, la République repose avant tout sur le civisme et l’intelligence des citoyens, c’est-à-dire sur leur éducation intellectuelle et morale. […] Contre la conservation sociale mais aussi contre les utopies révolutionnaires, la politique est ce mouvement par lequel l’humanité s’approfondit et devient en quelque sorte plus digne d’elle-même. »

Pour toutes ces raisons, pour sa foi républicaine, son engagement indéfectible pour la chose publique, sa confiance en l’homme et sa conviction profonde de l’importance cruciale de l’éducation pour les individus comme pour les peuples, Jean Zay demeure un exemple à suivre et une source permanente d’inspiration, surtout au cœur des temps troublés que nous vivons.

Sachons garder longtemps encore sa mémoire vive.

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3 réponses à Hommage à Jean Zay (6 août 1904-20 juin 1944)

  1. Jean du MoDem dit :

    J’ai fait un stage de formation de moniteur de colonie de vacances à Uriage (Isère) avec l’OCCAJ en 1969.
    Au fond du domaine de l’OCCAJ, un château abandonné et depuis rasé ayant durant la dernière guerre servi d’hôpital aux Chantiers de Jeunesse. Au dessus et visible de ce château, le château de l’École nationale des cadres de la jeunesse P56706 (médiathèque d’Orléans)– puis de l’École nationale des cadres de la Milice.

    À cette époque les autochtones connaissaient les faits mais n’en parlaient pas.
    Je crois qu’actuellement aucune cérémonie ne rappelle ces faits. « Sachons garder longtemps encore sa mémoire vive », et soyons vigilants.

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  3. Serge Nève dit :

    Voilà un homme dont nos hommes politiques de gauche pourraient prendre exemple dans l’action et la volonté. Honneur à luiet courage à tous

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