From Berkeley with love

Pour parler comme ma copine Gizmo (oui, contrairement aux usages les mieux établis de l’onomastique et de la zoologie, Gizmo est une fille), l’avatar universitaire de « Place de l’Etape »  a quitté Orléans pour quelques jours et s’est envolée pour Berkeley, afin d’y participer à un « international seminar » de la school of law (Robbins collection).

Du coup, même si c’est un peu rude, compte tenu des 11h00 de vol et des 9h00 de décalage horaire, j’en profite pour m’ébattre sur le campus, moyennant des pauses rituelles dans les cafés du coin (le Strada et sa terrasse ensoleillée, le Peet’s coffee pour son côté select, la I-house, parce que depuis sa terrasse on voit très bien le Golden Gate : la classe). Inévitablement, la comparaison avec Orléans et son université surgit au milieu d’une phase de méditation active sur un banc ensoleillé, juste sous le campanile.

Berkeley

Certes, les Etats Unis ne sont pas la France. Leur poids économique, politique et culturel donne d’emblée un avantage comparatif décisif à la moinde de leurs institutions universitaires – et Berkeley n’est certes pas la plus misérable. Certes, la Californie fait un peu plus rêver que la région Centre et même le pont de l’Europe à un côté cheap à côté du Golden Gate. Les étudiants que l’on croise ici, le plus souvent en bermuda et en tongs, le sac au dos et le mug à la main, viennent du monde entier, avec une variété de types éthniques, d’accents, de coutumes, qui en font un incroyable concentré d’humanité.  Certes, les moyens matériels et humains alloués aux deux universités sont sans aucune commune mesure. Côté français, des subventions publiques, parcimonieusement distribuées, qui doivent servir à construire et entretenir les bâtiments, rémunérer les personnels, acheter les livres, faire vivre les laboratoires, payer les missions, colloques et manifestations scientifiques, acheter les fournitures, fournir l’eau, l’électricité, le chauffage, etc. Côté américain, de l’argent public (Berkeley est une université d’Etat, à la différence de Stanford) qui ne représentent que 25% des ressources, à côté des frais d’inscription payés par les étudiants (en hausse vertigineuse : 23 000 dollars aujour’hui en moyenne, avec d’importantes variations selon les statuts) et des fonds privés émanant d’entrprises, de cabinets d’avocats, ou de particuliers), considérables. A la faculté de droit, par exemple, un mur entier est couvert des noms des contributeurs avec le montant de leurs dons. La Robbins Collection, où se tient la conférence internationale à laquelle je participe, est une fondation privée brassant plusieurs millions de dollars chaque année, qui lui servent à acheter des ouvrages (dont bon nombre d’incunables) et des manuscrits, stockés dans des conditions impeccables (à température constante et dans une pièce résistante aux séismes de forte magnitude), à offrir des bourses pour des chercheurs étrangers, à organiser des séminaires et à publier des ouvrages et à rémunérer plusieurs dizaines de collaborateurs dans le monde entier. 

Pourtant, plus encore qu’une différence de richesse, d’ancienneté (Berkeley a été fondée en 1868; Orléans refondée en 1968), de nombre d’étudiants (33 000 contre 16 000), de cadre de vie (l’immense campus de Berkeley, qui s’étend jusque dans les collines et que jouxte un gigantesque parc naturel protégé, n’a pas grand chose à voir avec le grand jardin de La Source), il me semble que ce qui distingue le plus fondamentalement ces deux universités, c’est la place respective qui leur est faite dans l’espace social et la conception du savoir que cette place révèle. Ainsi, à Berkeley, la ville s’est construite autour du campus. A Orléans, le campus est à la périphérie de la ville, au point que la présence universitaire est à peine perceptible dans les rues de la plupart des quartiers urbains. Le campus lui-même est un lieu largement artificiel, bien morne après 18h00, où s’égrènent des bâtiments fonctionnels dont l’espérance de vie n’excède guère les 40 ans. A Berkeley, la plupart des maisons de la ville  sont faites en bois mais les constructions universitaires sont bâties en dur, pour défier les siècles. Elles affectent de surcroît  les proportions imposantes et le style solennel des temples antiques (ou des palais médiévaux). La devise de l’université « let there be light » (que la lumière soit) le proclame d’ailleurs hautement:  la science est une religion que l’on sert avec dévotion. Les « halls » portent les noms d’anciens présidents d’université; les portraits des prix Nobel sont accrochés dans les allées du campus; les photos des anciens doyens et des juges à la cour suprême ornent les couloir de la bibliothèque de la fac de droit, à côté d’une reproduction de la magna carta. La tradition ancestrale, l’histoire, qui font cruellement défaut dans cet Etat si jeune, sont ainsi reconstruites et réappropriées à partir des modèles de l’Europe classique (gréco-romain pour faie court).

La vie universitaire, pourtant, est loin d’être figée dans une pose hiératique. Non seulement l’unformality est ici érigée en système (c’est le syndrome des tongs : à part des Européens en goguette, je crois n’avoir jamais vu un prof US en cravate ici, même en droit), mais encore le campus est dans une sorte de situation de protestation permanente : contre la guerre en Irak, les dicriminations raciales, le réchauffement climatique, l’interdiction des drogues douces, l’abattage des arbres. Sur Telegraph avenue, qui s’ouvre dans le prolongement de l’une des entrées principales du Campus, et qui est comme une sorte de rue des Carmes géante, que personne, jamais, ne songerait à aligner, on peut se fournir en matériel militant toute l’année (tee shirts, badges, auto-collants, etc.). Par pudeur, je n’évoquerais pas ici d’autres types de produits disponibles.

peoples-republic-of-berkeley

Les deux lieux emblématiques de Berkeley sont les cafés (il n’y a aucun distributeur automatique  de boissons ici), où l’on peut se prélasser pendant des heures en papotant avec ses voisins  et les bibliothèques qui ont un peu la même fonction que les cafés, sauf que ce sont des livres que l’on dévore, pas des muffins. On ne comprend rien à Berkeley si l’on n’a jamais mis les pieds dans une des ses nombreuses bibliothèques, qui sont beaucoup plus que de simples réservoirs à livres (plusieurs millions de spécimens dans toutes les disciplines de l’exégèse biblique à la physique nucléaire) : de véritables lieux de vie où les concepteurs ont songé à mettre à la dispositions des lecteurs des vrais fauteuils et beaucoup d’espace, afin d’y travailler dans les meilleures conditions. La science fait ici pleinement partie de la vie. Elle n’en est pas séparée par une sorte de hautaine distance. Elle est la vie. Une vie pleine, inquiète, grouillante, joyeuse, sophistiquée, simple, fraternelle.

Voilà pourquoi j’aime tant venir ici, retrouver les people from Berkeley et goûter à une certaine douceur de vivre, dont je sais très bien, par ailleurs, qu’elle n’est pas la chose du monde la mieux partagée aux Etats Unis. A l’heure où des réformes ineptes démantèlent en France tout l’édifice de la transmission des connaissances universitaires, à l’heure où un président de la république française affiche ouvertement son mépris pour la culture et pour les arts, j’ai peur que nous ayons définitivement tourné le dos au double pari tenu par l’université californienne : mettre le savoir au coeur de la vie et la vie au coeur du savoir. Je ne suis pas sure que ce soit là la voie du progrès, car c’est aux connaissances qu’elle est en mesure de produire et de transmettre qu’on juge une civilisation.

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24 réponses à From Berkeley with love

  1. Esther dit :

    « phase de méditation active »… C’est un effet secondaire du soleil sur l' »avatar universitaire de « place de l’Etape » » ? Fais gaffe quand même… :-)

  2. Laudes dit :

    C’était votre rubrique, pendant la grève, qui va coûter une année à tous vos étudiants, les vacances continuent !

  3. CLT dit :

    Les vacances continuent… C’est sûr. 2 fois 11 heures de vol, deux fois 9 heures de décalage horaire, une journée complète de séminaire en anglais sur un livre de 800 pages en italien et retour dans la foulée pour enchaîner sur deux réunions en mairie. Super vacances!
    Quant à mes étudiants, qu’en savez vous? Pour votre gouverne, ils n’ont jamais cessé d’avoir cours à la fac de droit (où je n’interviens d’ailleurs pas ce semestre) et nous avons délibéré en jury il y deux semaines sur leurs résultats. Pour ceux de la fac de lettres, il y aura rattrapage dès que ce sera possible. J’ai déjà indiqué aux responsables du master d’histoire que j’étais disponible au maximum pour cela. Pars ailleurs, je vous signale qu’à a faculté de lettres, les étudiants aussi bloquaient les accès aux salles de cours (opération « printemps des chaises »). Renseignez vous un peu avant d’écrire n’importe quoi. Ou venez rencontrer les responsables du mouvement. Ils vous expliqueront pourquoi ils sont en lutte.

  4. RF dit :

    Décidemment ce Laudes déverse continuellement son fiel sur la ville comme le Saint Laurent ses déchets dans l’océan atlantique.
    Soyez un peu plus politiquement correct

  5. Miguel dit :

    Moi, ce qui m’étonne, c’est le manque de respect de Laudes. On se demande comment il parle à Serge Grouard.

    Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque-chose : c’est une méthode bien connue d’une certaine droite française. Et ils appellent ça faire de la politique !

  6. Laudes dit :

    Super écolo, votre voyage. N’oubliez pas de compenser l’équivalent carbone de votre petite promenade d’étude ! Et la prochaine fois, pensez à la téléconférence !

    @ RF, soyez donc moins anonyme !

  7. Miguel dit :

    Laudes, ce genre de sorties sont la marque des jaloux.

    Vous, vous avez pu assister ce samedi à la journée des chiens d’Orléans. Vous voyez que tout n’est pas perdu pour vous ! Avec Serge Grouard, vous avez de grand espoirs de rayonnement… enfin, des espoirs seulement.

  8. Miguel dit :

    Ben moi j’ai essayé de laisser un commentaire sur le blog de Serge mais ça n’a pas marché.

    Il est pourtant drôlement chouette, le blog de Serge !

  9. Rives 45 dit :

    Par curiosité sur le fonctionnement de l’université (et compte tenu du fait que vous n’êtes pas l’ami de Bolloré) qui paient les déplacements des enseignants dans ce cas là ? L’université d’accueil ?

  10. Miguel dit :

    Rives, qui a payé ça ?

    http://quentinthomas.fr/archives/visite-des-eco-quartiers-de-freiburg-2

    J’ai posé la question mais mon commentaire n’a jamais été validé :)

  11. CLT dit :

    Les déplacements et l’hébergement étaient pris en charge par la puissance invitante – en l’occurrence la Robbins collection de l’UC Berkeley, riche de plusieurs millions de dollars de revenus annuels (et c’est du 100% privé, soyez rassuré). Pour le coût écologique du voyage, je suis tout à fait d’accord. Le souci, c’est qu’il est compliqué de faire discuter ensemble et en même temps 15 personnes sur plusieurs continents (Asie, Europe, Amérique du Nord, Amérique latine) différents pendant toute une journée. J’ajoute qu’il y a des choses (comme les contacts personnels, les discussions amicales) qui ne peuvent exister via une visio conférence. Ce genre de rencontres permet donc aussi, par delà son aspect ponctuel, d’impulser de nouvelles convergences scientifiques, de nouveaux projets internationaux.
    Enfin sur 15 profs, il n’y a avait que 3 européens (un italien, un belge et une française). C’est bien pour le rayonnement de l’université et de la ville d’Orléans, non???

  12. Leur avez-vous parlé de Pécresse ?

    Qu’ils ne l’invitent pas, surtout !

    See you soon, si j’ose dire. (N’ayez crainte, ce n’est qu’une façon de parler !)

  13. cluborleanssportaquatique dit :

    « dont bon nombre d’incunables ». Je pense que le nombre d’incunables est supérieur au nombre de livres imprimés durant les cinquante premières années de l’imprimerie. Je ne sais quand à été imprimé le premier livre aux USA.

    Admirable expression du rêve d’Amérique. Je ne connais pas les USA.

    Je cherche dans ce texte l’expression de rêve de mairesse ( féminin de maire au Canada, en Suisse et évidemment à Berkeley) de l’avatar de “Place de l’Etape”.

  14. Jean du MoDem dit :

    cluborleanssportaquatique = Jean du MoDem

  15. Rives 45 dit :

    effectivement ! Toutes mes félicitations.

  16. minijack dit :

    En tous cas, on ne peut pas ne pas ressentir au travers de votre prose l’admiration que vous affichez pour les Etats-Unis.
    Il y a sans doute de très bonnes raisons à cela car les USA sont un grand pays où beaucoup de choses sont effectivement admirables, mais dans ces conditions je m’interroge sur votre réelle conviction socialiste… Vous devriez plutôt adhérer à un équivalent français du Parti Démocrate américain, c’est-à-dire quelque chose entre le gaullisme chiracquien et le MoDem…

  17. colin MESPLES dit :

    Moi , je suis été , moi même personnellement ,à pied , jusqu’à Jargeau .

  18. Jean du MoDem dit :

    « People’s republic of Berbeley. CA + faucille et marteau ». je comprends l’article « Camarade » de La Rep’ de ce jour.
    Au sujet de propos lénifiants, je n’en ai pas trouvés dans ce texte. Sont-ils écrits en caractères de couleur blanche ?

  19. M.Gd dit :

    @Minijack,

    Ayant eu le plaisir de croiser Corinne devant l’hôtel Groslot, je vous livre un extrait de notre discussion:

    – « Well, I’m so happy to be here, in Old Orleans… »
    – « Mais madame Teixeira, vous ne parlez pas français? »
    – « Well, I love the french strike way of life. In our country, it’s so different. But since the happy day of the Barack Obama intro… »
    – « Heu, madame Teixeira, on peut se la refaire en berrichon? »
    – « Ho, excuse me, j’arrive à peine de l’airport. C’est le jet lag qui me confond. Comment vous appelez-vous? »
    – « Corinne, c’est moi, Mourad… »
    – « Ho, Mourad, ce prénom est tellement pittoresque, so frenchy… »

    Je lui tends une boîte.

    – « Tenez Corinne. Il faut en prendre un matin, midi et soir. Vous doublerez cette prescription d’un bon vieux 13 heures de Tf1 pour vous remettre dans le bain ».

    Au moment de la quitter, elle croise un collègue universitaire:

    – « Ho, dear Michael (le type s’appelle Michel-ndlr), nice, so nice to meet you!!! ».

  20. Jean du MoDem dit :

    Comment le directeur de publication de Libération interprètera-t-il de ce texte les aptitudes journalistiques de son correspondant local ?

  21. CLT dit :

    C’est malin, Mourad, maintenant, tout le monde va avoir l’impression que je vais à une manif comme d’autres vont prendre le thé.
    Au terrible, elles étaient terribles tes pilules. Tu en as d’autres?

  22. Jean du MoDem dit :

    Mourad, journaliste? Peut-être!
    Thérapeute politique? Certainement!
    « Au terrible » ou « Oh! terrible »?

  23. minijack dit :

    Très drôle, Mourad. Vraiment. Et de plus criant de vérité.
    Vous avez de l’avenir, jeune homme ! Vous devriez vous essayer à l’écriture…

    …de théâtre !

  24. boufff fait chaud ici
    je retourne écouter ilene Barnes sur mon blog, remarquez c’est très chaud aussi , mais c’est très beau

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