Confusion mémorielle

J’ai assisté, aujourd’hui, en compagnie d’une bonne partie du conseil municipal, à la sobre cérémonie du souvenir, organisée comme chaque 11 novembre, au pied du monument aux morts. Nous y avons vu des militaires en uniforme, des anciens combattants couverts de gloire et de décorations, des enfants des écoles, qui ont chanté, avec entrain, tous les couplets de la Marseillaise. Nous avons écouté la fanfare (elle a même joué « La Madelon ») et entendu des discours, car c’est ainsi que la nation se souvient et qu’elle honore ses morts. En ces occasions solennelles, j’ai toujours une pensée émue pour l’arrière grand père, simple soldat « tué à l’ennemi », le 5 juillet 1916, à Dugny sur Meuse, à 5 km de Verdun, laissant une veuve et trois enfants en bas âge. Autant dire que, sans être une fan des commémos, je suis assez sensible à cette question. D’autant que, même si on n’a pas fait 15 ans d’études d’histoire, l’on conviendra aisément que la grande guerre fut l’infernale matrice des grandes sauvageries européennes du XXè siècle, guerre des Balkans comprise. Bref, alors que le dernier combattant français (né Italien, tout un symbole) est mort et que le temps de l’histoire a succédé à celui du témoignage, il me semblait que ce 90è anniversaire constituait une belle occasion de « faire mémoire » et si possible, « mémoire commune ».

cimetiere de Dugny

De ce point de vue, l’impeccable discours de Jean-Marie Bockel, ministre des anciens combattants, mérite d’être distingué.Lu par le nouveau préfet de région, il évoquait sans pathos inutile, les souffrances des hommes, la joie des survivants, le soulagement des vainqueurs, la détresse des vaincus, et la lente construction d’une Europe enfin pacifiée, enfin réconciliée avec elle-même.

En revanche, le discours du maire d’Orléans m’a mise mal à l’aise, non pas tant à cause du style lourdement compassionnel dont il ne se départit jamais que parce qu’il était totalement hors sujet. Entendons-nous bien: Serge Grouard a entendu rendre hommage à cette grande figure de la résistance et de la déportation que fut Yvette Kohler, décédée cet été. L’intention était louable, et j’aurais parfaitement compris que le discours du maire associât son évocation à celle des combattants de la Grande Guerre. Mais de ceux-ci il ne fut pas question. Mais de ceux-ci il ne fut pas question. Escamotées les tranchées. Oubliée la guerre de position. Passés par pertes et profits les millions de morts de la plus gigantesque boucherie collective méthodiquement planifiée par des généraux incompétents. Certes, le combat de la Résistance mérite d’être honorée. Et l’auteur de ces lignes n’oublie nullement le souvenir atroce des déportés. Mais pourquoi tout mettre sur le même plan? Pourquoi tout mélanger? Pourquoi comparer Yvette Kohler à Jeanne d’Arc? Est-ce moins honorer l’une que de penser qu’elle a peu à voir avec l’autre?

En ces temps de réflexion sur la mémoire, cette illustration me semble significative de la tendance au fusionnel propre à la société contemporaine. La mémoire n’est pas un fourre tout ni un réservoir de belles images. Elle s’éduque et se travaille. Se souvenir relève aussi de l’ascèse, d’une ascèse exigeante qui, par delà les ressemblances superficielles et les émotions communes, doit faire oeuvre de clarification. Pour éviter les délétères phénomènes de concurrence mémorielle (je commémore morts contre tes morts), voire d’inflation mémorielle (on coimmémore tout et n’immorte quoi), il est bon que les commémorations se fassent dans le respect de ce qui est commémoré. En connaissance de cause. Sans à peu près ni polémique.

On leur doit bien ça, ,non, à ces pauvres types qui se sont fait casser la gueule et qui ont sacrifié leur vie ou leur jeunesse alors que eux ne demandaient rien à personne.

« Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille. »

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7 réponses à Confusion mémorielle

  1. BCT dit :

    Il ne faut tout de même pas trop lui demander…il n’est que de réserve.
    Il faut ajouter à sa décharge que lui ne traite qu’avec les étoiles dont il ne connait ni la « guerre » ni la splendeur.

  2. Fansolo dit :

    Bravo CLT pour cette restitution qui montre à quel point notre maire est à côté de la plaque (commémorative). Sur un autre plan, c’est comme s’il nous parlait des cloches de Pâques le jour de Noël… Ca fait désordre…

    Sur le blog de Citoyen Orléanais (http://citoyenorleanais.wordpress.com/2008/11/11/quoi-de-neuf-le-11-novembre/#comment-110), on apprend ceci :

    -11 Novembre 1940 : Manifestation d’étudiants place de l’Étoile à Paris pour commémorer le 11 novembre 1918, alors que la France est occupée.

    Une BD dans Okapi, je me souviens, racontait cet événement : ce fut une manif spontanée de jeunes sous l’arc de Triomphe : ils chantèrent courageusement la marseillaise avant que les soldats nazis viennent leur tirer dessus…

    C’était un des tout premiers actes de Resistance… et c’est lié directement au 11 novembre…

    Si Serge Grouard avait mieux connu son histoire de France (ou même consulté internet intelligemment), il aurait pu mener son parallèle avec Yvette Kohler de manière plus subtile, avec une belle transition sur l’utilité de commémorer le 11 Novembre, d’en parler à la jeunesse…

    Au lieu de ça, il a carrément fait douter de son attachement à cette date, à l’heure du rapport Kaspi (Kaspié ?)

    Dans cette affaire, la consternation le dispute au pathétique…

  3. CLT dit :

    Cher Fansolo,

    Ce n’est pas en lisant Astrapi (je n’étais pas abonnée : je lisais Pif Gadget) que j’ai appris cette tragique histoire de la commémoration du 11 novembre 1940. C’est en tant qu’élève du lycée Buffon, d’où étaient issus cinq des jeunes gens qui participèrent à cette manifestation et qui furent passés par les armes pour ce fait de résistance. Je crois que le plus jeune avait 15 ans. Leurs dernières lettres et leurs photos étaient affichées dans un couloir qui jouxtait la cour d’honneur du lycée. Je me souviens que le recteur de Paris, Hélène Arweilher, était venue nous en parler longuement, quand nous avions leurs âges.

  4. Esther dit :

    Voilà des choses clairement posées, mesurées aussi. A l’heure où l’on dit que trois commémorations suffisent (je ne suis pas pour la multiplication non plus), il faut rappeler les enjeux qui sont derrière certaines dates, ils font leur importance. Merci !

  5. J’apprécie toujours autant le style clair, intelligent, posé et précis de ce blog et de celle qui l’anime. Non je fayote pas ! C’est sincère tout simplement.

    Tout l’inverse de votre maire hélas. Dans ce cas de droite ou de gauche n’est pas l’essentiel. Savoir faire partager le souvenir est une valeur commune. J’ai l’intime conviction que l’on sait partager les choses quand soit même on sait avoir de l’empathie et de la sincérité pour l’autre.

    Vot’ bon maire présente un profil beaucoup moins glorieux… […].. Dans ce cas, comment comprendre les douleurs d’autrui ?

  6. Pierre dit :

    « discours impeccable », celui de M. Bockel ? Sans doute, bien qu’il y ait eu une certaine contradiction à rendre hommage simultanément, comme l’a fait le secrétaire d’Etat, à Clemenceau et à Wilson. Chacun sait que ces deux dirigeants avaient des conceptions différentes de l’avenir de l’Europe.

  7. Fansolo dit :

    J’ai discuté ce week end avec un ami américain qui me demandait si je pensais qu’on allait conserver notre 11 novembre en l’état, l’an prochain…

    Je lui ait répondu qu’à moins que notre président décide qu’on passe directement du 10 au 12 novembre, ce qui n’était jamais totalement exclu avec lui, vu son caractère imprévisible, a priori oui, nous devrions garder notre 11 novembre ! Ouf ça l’a rassuré !

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