Faut-il craindre le pitre ?

le bouffon du roi

En d’autres époques, que l’on dépeint à juste titre comme non démocratiques, les fous et les bouffons promenaient leurs grelots et leurs marottes à la cour, se moquant des travers des puissants, ricanant des défauts des princes, accablant les courtisans pleins de morgue des piques de leurs épigrammes. Les rois, victimes eux mêmes de ces incessants sarcasmes, subissaient cette incessante ironie comme le revers nécessaire de leur propre fortune. Les pires tyrans – jusqu’au cruel Attila, s’amusaient des bons mots de leurs pitres domestiques, conscients que l’impertinence de leurs propos etait la contrepartie nécessaire de la toute puissance.

Au XVIè siècle encore, Erasme de Rotterdam (qui fut, en son temps, étudiant à Orléans), écrivait, dans son Éloge de la folie, XXXVI : « Les plus grands rois goûtent si fort [les bouffons] que plus d’un, sans eux, ne saurait se mettre à table ou faire un pas, ni se passer d’eux pendant une heure. Ils prisent les fous plus que les sages austères, qu’ils ont l’habitude d’entretenir par ostentation… les bouffons, eux, procurent ce que les princes recherchent partout et à tout prix : l’amusement, le sourire, l’éclat de rire, le plaisir. »

Aujourd’hui, nous sommes en démocratie, et jouissons théoriquement de la plus large liberté de parole, de pensée, d’expression. Pourtant, alors que les rois sont morts et les bouffons enterrés, il semble que l’on ne puisse plus rire de rien. Ni de Dieu, ni de la mort, ni de la vie, ni, surtout, du pouvoir.  Le temps est au politiquement correct. Au sérieux compassé. A la révérence prudente. Surtout ne pas déplaire, surtout ne pas sourire, surtout ne pas moquer.

Fansolo, sale gosse sympathique, adolescent en résidence prolongée, gamin farceur toujours prêt à raconter une bêtise pour faire marrer les copains, en fait l’amère expérience. En une époque déjà lointaine de pré campagne électorale, il avait ouvert un blog dénommé « Les amis de Serge Grouard ». Ce blog fonctionna d’octobre 2007 au début de mars 2008, comporta une vingtaine d’articles et fut lu par 122 lecteurs. Le ton en  était tellement parodique, qu’aucune confusion n’était possible. Aujourd’hui, Fansolo est trainé en justice – ce qui est déjà disproportionné compte tenu de l’impact très limité de sa potacherie blogosphérique. Surtout, son nom est cité, à plusieurs reprises, dans une conférence de presse initiée par le maire d’Orléans.

D’où ces questions :  sur quel registre se situe-t-on là? Sur le registre privé, celui d’un citoyen s’estimant blessé qui cherche à réparer son honneur, et qui s’en remet à la justice rendue au nom du peuple français? Ou sur le registre public de l’homme politique qui convie les journalistes à assister à un coup médiatique? Que gagne la justice à une telle médiatisation? Que gagne le citoyen Grouard à étaler ainsi ses griefs? Quel prix excessif ne fait-on pas immédiatement payer à Fansolo en citant son nom à longueur de média? Qui dira les conséquences sociales, personnelles, de cet acharnement? Y-a-t-il égalité des parties entre un maire qui use d’une tribune de presse et un simple blogueur citoyen?  

Alors oui, je crois en la justice de mon pays. Et je pense que dans cette triste affaire, justice sera rendue, et bien rendue. Mais pour ce qui concerne les moeurs du monde politique, permettez moi d’avoir des doutes.

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4 réponses à Faut-il craindre le pitre ?

  1. Circé dit :

    Fansolo est impertinent, non irrévérencieux.
    Tout cela n’est vraiment pas « classieux ».
    – » Pouah, ça puire… » aurait dit je ne sais plus quel visiteur en provenance de ces temps immémoriaux…

  2. Ping : Mobilisation du net pour défendre le droit à l’humour: Je soutiens Fansolo (MAJ) « Place de la République

  3. Ping : C’est pas drôle … « La légende de La Source

  4. BCT dit :

    Je suis encore à la traîne trop absorbé par les articles des autres blogs citoyens.
    Félicitations, cela remet les pendules à l’heure et j’espère que Serge Grouard le lira…

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